LE MYTHE D’UNE COQUE LARGE
L’épave de la dynasty Song présentait un challenge de taille - Il manquait son étrave, son pont et une partie de la poupe. Pour reconstruire les lignes de la coque, j’ai dû faire des hypothèses éclairées sur le livet. Le résultat est une coque qui se révèle être exceptionnellement large avec un rapport longueur - largeur de 2,85; une valeur que l’on retrouve rarement sur les bateaux modernes. Cependant des sources historiques suggèrent que la flotte de l’amiral Zheng He avait des coques encore plus ventrues , avec des rapports allant de 2, 45 à 2,66. Cette anomalie m’a confronté à un dilemme : devais-je suivre la preuve archéologique ou devais-je me conformer aux normes de l’architecture navale contemporaine ?
Les voiliers modernes affichent occasionnellement des rapports longueur largueur inférieurs à 3, mais leur maitre bau se trouve typiquement très en arrière près de la poupe, se soulevant en dehors de l’eau lorsque le bateau remonte au près. Les navigateurs expérimentés savent que l’asymétrie de la partie immergée de la coque d’un bateau qui gite rend le bateau ardent - un phénomène hydrodynamique qui augmente avec la largeur. Une coque plus large sera plus ardente et demandera un plus grand ajustement du centre de voilure (CV) pour maintenir le bateau équilibré.

- Effet de la gite sur une coque large
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Finalement, j’ai choisi de suivre les découvertes archéologiques, faisant confiance à l’ingénuité des maîtres charpentiers chinois des temps anciens. Les données historiques suggèrent que les gréements permettant de positionner longitudinalement la voile ont été développés dès la dynasty Han, ce qui permettrait d’ajuster le centre de voilure pour équilibrer le bateau. Ils avaient dû résoudre le problème des coques larges et ardentes.

- Section du prototype de la jonque monotype
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De naviguer, pour la première fois, sur ce bateau médiéval, avait comme un parfum de résurrection d’un dinosaure de Jurassic Park. La coque très large s’est montrée remarquablement stable et raide, exploitant la puissance du gréement de jonque - une constatation cohérente avec les observations de Annie Hill selon lesquelles les bateaux à fonds plats se marient exceptionnellement avec le gréement de jonque. Comme prévus, nous avons constaté une tendance du bateau à être ardent, mais la possibilité unique de la voile de jonque d’être basculée d’avant en arrière - bien supérieur à que ce que l’on peut faire avec un gréement bermudien - permet d’équilibrer le bateau facilement en déplaçant le centre de voilure vis à vis du mât.
L’expérimentation a prouvé que les sections en verre à vin très larges, en combinaison avec le gréement de jonque, donnaient une synthèse exceptionnelle de stabilité, de puissance et d’adaptabilité sur les quillards conventionnels aux gréement bermudien sont tout simplement incapable d’atteindre.
Le faible tirant d’eau de la coque ventrue donne accès à des eaux peu profondes - permettant aux vaisseaux de trouver refuge contre les tempête au fonds des estuaires ou dans les lagoons. Ce tirant d’eau minimal permet aussi de s’échouer volontairement, pour effectuer des réparations d’urgence, sur l’amplitude d’une marée. Contrairement à un bateau étroit doté d’une quille profonde, une coque large avec un lest intérieur navigue plus vite aux allures abattues, avec moins de trainée. Les performances au près sont conservées grace à des dérives latérales ou centrales - configuration aujourd’hui communément adoptée par les bateaux de grandes croisières pour leur polyvalence en navigation côtières et océaniques.
(A suivre)
Eric